Ebrel/Del Fra

     
   Réédition de l’album Voulouz-Loar / Velluto di luna.
Le duo de nouveau en concert !

Chroniques de l’album :

 Le titre parle de lui-même : deux musiciens d’origine et d’horizons différents tissent ensemble un même velours.

Annie Ebrel, célèbre chanteuse de la tradition de Basse-Bretagne, propose ici une sélection de gwerzioù (complaintes en langue bretonne) et d’airs de danse. Son légendaire port de voix, qui fait encore pâlir nombre de chanteuses lyriques, et son délicat vibrato posent ce fameux velours tout au long de l’album. Pour le troisième opus de sa discographie, après le disque a cappella Tre ho ti ha ma hini et l’album du groupe Dibenn, elle invite le contrebassiste et compositeur d’origine italienne Riccardo Del Fra à arranger chacun des titres choisis. Ce jazzman de renommée internationale a accompagné Chet Baker pendant près d’une décennie, puis s’est installé en France au début des années quatre-vingts. Il s’est alors intéressé auprès de Jacques Pellen aux musiques de tradition bretonne, d’abord au sein de son quartet avec Peter Gritz et Kenny Wheeler, puis au sein de la fameuse « Celtic Procession ».

Voulouz Loar / Velluto Di Luna est un album puissant et fondateur. Il pose de façon très simple le chant traditionnel, sans tenter de le maquiller. Là où le revivalisme breton des années soixante-dix tendait parfois à charger l’orchestration, à électriser les formations pour tenter de rendre les choses plus modernes, le choix acoustique du duo, la sobriété et la nudité de ses arrangements ramènent à l’essentiel. Ils laissent à entendre la gwerz dans son plus simple appareil, avec une langue d’une articulation rare et d’une grande clarté dans les phrasés. On y entend le style des anciens chanteurs : la verve de Madame Bertrand, la scansion claire et détachée de Yann-Fañch Kemener, notamment dans la très ancienne gwerz Skolvan, qui jalonne le disque sous différents éclairages. La contrebasse suit la voix dans des unissons d’une folle précision tout au long de l’album. Précision qui induit une connaissance parfaite des gwerzioù par Del Fra, de leurs textes, et des inflexions vocales choisies selon les couplets. Pas d’improvisations jazz bavardes ou inutiles, la contrebasse irradie et fait écho au chant par son lyrisme et son large timbre tout au long de l’album.

L’écriture harmonique, ici par le biais du quatuor à cordes ou de l’empilement de la voix d’Annie, s’éloigne des accords pop ou rock, qui avaient marqué ce même revivalisme. La modernité repose ici sur les univers harmoniques que détaille Del Fra, très proches de la musique des compositeurs français du début du 20e siècle comme Debussy ou Ravel, eux-même précurseurs de l’harmonie jazz et qui ont influencé les compositeurs de musique de film. On pense aussi à la musique si singulière de la harpiste Kristen Nogues, notamment sur le lumineux Voulouz Loar, unique composition de l’album écrit par Del Fra sur un texte de Pêr Jakez Helias. Le jeu des dissonances et le respect du caractère modal des gwerzioù offrent de nouvelles couleurs à ces anciennes complaintes. Ils permettent de retranscrire les univers surnaturels dépeints dans cette poésie populaire, de colorer sans aplats ces anciennes mélopées. Le pan rythmique de cet album joue sur un socle plutôt groove, comme la ligne de basse sensuelle et grognante de Daeroù ho tivlagad. Lorsqu’il accompagne une gavotte, Del Fra choisit de chanter les pas, sans plus de fioritures, comme sur Dañs Tro Lors après nous avoir fait entendre le son des talons des danseurs sur le parquet. Enfin, la production de l’album, son vernis sonore, demeure à l’avenant : pas de réverbération démesurée ou d’effets supplémentaires au son acoustique et live de ce duo. On pourrait résumer la ligne directrice de ce duo déjà mythique par la dernière strophe du Voulouz Loar de Pêr Jakez Helias : « J’aime à penser que rien ne sert de vous clamer soif et détresse car je vais à vous par la droite ligne. »

Faustine Audebert, novembre 2019.
http://lenouveaupavillon.com/magazines/ebrel-del-fra/

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« Voulouz Loar-Velluto di Luna est l’un des disques les plus importants de la musique bretonne de ces  20 dernières années!
(…)
Cette formule intimiste laisse beaucoup de place à chacun. Sur les premières plages notamment la Gwerz « Skolvan », Annie Ebrel ne semble pas se laisser compter par la contrebasse, déroule son chant, presque imperturbable. Elle pourrait être seule, a capella, comme elle l’a montré sur son disque précédent (Tre Ho Ti Ha Ma Hini), et c’est d’ailleurs ainsi qu’elle s’élance sur « Kannennoù », portée par un bourdon vocal polyphonique par le truchement du re-recording, anticipant de quinze ans ses harmonies avec Marthe Vassallo et Noluèn Le Buhé au sein de Teir.

Ailleurs, Riccardo Del Fra essaye de ne pas déranger le chant. Pourtant sa contrebasse n’est ni effacée, ni ordinaire. Elle n’est simplement pas là où elle est habituellement attendue, comme libérée du temps, et cela apporte une couleur différente qui se rapproche de certains types de jazz modernes. La contrebasse joue les mutines allégresses, émaille sa voluptueuse lenteur d’ornementations labyrinthiques puis suspendues. Ailleurs, sur deux airs à danser (« Dañs Tro Lors » et Pach Pi), Del Fra pose une pulsation régulière tout en apportant une riche matière harmonique qui se déplace pendant le morceau, ce qui confère au chant des volumes et des espaces inédits.

Une écoute plus attentive nous permet d’entendre combien Ebrel se confie à la contrebasse. Le duo palpite sur un jeu d’attirance et de complétude. La voix et la contrebasse sont accordées à la fluidité d’une espérance. Ils nous entraînent à funambuler sur le fil si dense et si incertain de l’imaginaire. Ebrel chante de tragiques complaintes mais aussi l’éveil de l’amour et les nuits de désir et d’attente. Les deux artistes s’effleurent, comme un lent balancement. « Voulouz Loar » est la pièce la plus mirifique, composée par Del Fra sur un poème de Helias, elle suggère une séquence à la fois visuelle, sonore et odorante, soutenu par le passage atmosphérique d’un quatuor à cordes. Cette ode amoureuse se prolonge par « Apollon » :« Hag a ra d’an dud yaouank en em garout parfet » (et permettez aux jeunes gens de s’aimer profondément). Pareille symbiose n’aurait pas pu être possible si Ebrel et Del Fra ne formaient pas alors une paire intime au quotidien. »
Arnaud CHOUTET, Une anthologie de la musique bretonne, des années soixante-dix à nos jours, Ed. Le mot et le reste, 2015.

@Erik Legret

CONTACT : contact@annie-ebrel.com

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