Le Chant des Soupirs


« Je sais d’où je viens, je n’ai pas peur de ce qui est différent, de ce qui est étranger, parce que je sais que je ne me perdrai jamais »

Générale à Quimper, Théâtre de Cornouaille, le 17 mars 2014

Annie Ebrel grandit dans une petite ferme du Centre Bretagne. A l’âge de 13 ans, elle monte pour la première fois sur scène pour faire danser les gens. C’est alors qu’elle comprend que cette forme musicale -le kan ha diskan- et par extension le chant traditionnel sera son véritable mode d’expression. 

Quelques années plus tard, son chemin croise celui du contrebassiste de jazz Riccardo Del Fra. C’est alors qu’un monde de liberté, une vision transversale et sans frontières de la musique s’imposent à elle. Dès lors, elle acquiert la certitude que la richesse de ce chant de tradition, la force de son ancrage dans la terre du Centre Bretagne lui ouvrent les portes de tous les ailleurs.

 Le Chant des soupirs nous raconte l’histoire banale et extraordinaire de cette fille de paysans bretons qui, en osmose totale avec ses racines, va permettre au chant traditionnel de s’enrichir des sonorités les plus contemporaines. C’est aussi la chronique d’un héritage culturel miraculeux à l’époque où une rupture historique irréversible s’opérait dans le pays breton. Une période où se brise cette transmission orale qui assurait jusqu’ici le ciment entre les générations.

Annie a déjoué la destinée ; in extremis, elle a fait, du breton, sa seconde langue maternelle. Sa langue de cœur. C’est la fable de cette identité arrachée contre le vent de l’histoire qu’elle nous délivre, sereinement. Elle nous invite à nous pencher sur ces contes et légendes que ce répertoire charrie, à goûter les saveurs de tourbe et de granit dont les mélodies regorgent, à entendre les cris des drames dont sont inspirés sonioù et gwerzioù, à se plier devant les leçons de majesté humaine qui ont poussé vaillamment sur cette terre rude, pauvre mais fière.

Le Chant des soupirs est une invitation à écouter cette langue dans ses sinuosités les plus privées, tandis que la chanteuse murmure ses secrets au travers d’une fine paroi qu’elle a mise exprès entre nous et elle, pour plus de proximité encore. Annie chante et nous prend par la main tandis qu’elle s’enfonce dans les dédalles de sa mémoire remplis du cri du lièvre, des rires de la vieille et des milliers de pas des danseurs qui martèlent le sol à réveiller les morts. On voit surgir une petite fille dans l’étable au moment de la traite ; elle vient près de son père pour chanter avec lui. Là-bas, sur les pentes de la terre travaillée, de robustes gars binent les betteraves à mains nues sous un ciel envoûtant. Et le soir, les grands parents dansent, tels de grands oiseaux gracieux, et accomplissent les pas ancestraux, montés sur leur corps secs et musclés de paysans rompus à tous les travaux.

Annie nous peint la beauté d’un peuple, et nous confie ce don qu’elle a reçu des anciens. Avec Kevin Seddiki, ils inventent une musique qui peut briser les frontières. Et tandis que la langue bretonne glisse sur les modulations issus d’autres contrées, les histoires traversent les générations et nous pénètrent de toute leur modernité. Alors le parcours de la petite fille du pays de la gavotte vient titiller notre cœur, d’où qu’on soit, pour ne plus le quitter.

Les images de Carolina Saquel projetées dans l’espace font vibrer autour d’Annie la nature calme et robuste des Monts d’Arrée. Ces films baignent la chanteuse dans l’eau des rivières qui roule parmi les chaos, l’envolent parmi les vastes bras feuillus de la forêt, la caressent au milieu des feuilles d’automne, des mousses et du lichen. Cet objet scénique mi-chant mi-récit pose la troublante question de nos origines et de la force que confère la culture. C’est un spectacle pour tous les immigrés, pour tous les natifs, pour tous. C’est un récital parlé ou un récit chanté, comme on voudra. C’est surtout l’histoire d’une fillette, puis d’une femme confrontée à une série de prises de conscience majeures, de choix cruciaux qui détermineront de sa liberté et de son audace. Une histoire qui devient universelle grâce à cette voix qui tire sa puissance des profondeurs boisées du pays Breton.

Pierre Guillois.

 

Articles de presse : 

Breizh femmes, mars 2015.
C’est dans le cadre de son programme Les Divas du monde que l’opéra de Rennes ouvrait ses portes à Annie Ebrel pour deux représentations les 7 et 8 avril 2015. Après la musique de Zanzibar et son « khitara », l’authenticité du Kurdistan et son « Nishtiman », sans oublier les chants rauques et passionnés d’Ines Bacan et son flamenco, c’est enfin la Bretagne qui présentait l’une de ses chanteuses emblématiques avec le sensible Ar c’hanaouennoù c’ha d’o’r huanadennoù, Le Chant des soupirs.

Loin de la bretonnitude de récupération, affichée dans le but de sauver une carrière en perte de vitesse (à la façon de Nolwenn Leroy, se souvenant très opportunément de ses origines), Annie Ebrel est authentique et émouvante. Quoique son concert n’ai guère duré plus d’une heure, elle a fasciné le public et entraîné dans un monde poétique et dépouillé où tout artifice et toute facilité sont exclus.

Elle nous invite à écouter une jolie et simple histoire : celle de sa propre vie de petite bretonne née dans la patrie de la gavotte. C’est naturellement qu’elle nous décrit la vie humble, dépouillée, mais courageuse et digne qui fut celle de sa grand-mère née en 1903. Ce qu’elle décrit rappelle furieusement les récits de Per Jakez Elias et « son cheval d’orgueil ». Comme ce grand livre décrivant une certaine Bretagne, elle narre avec des mots simples comment la tradition orale a fait d’elle une mémoire vivante et le miroir de sa terre natale. Alternant le Breton et le Français pour que nous ne perdions pas le fil de son récit elle exerce sur son public une douce fascination et le tient en haleine, transformant les étapes simples de son histoire en un touchant parcours initiatique.

Elle est pour cela très bien encadrée par une équipe de qualité. En tête un excellent musicien en la personne de Kevin Seddiki, jouant tout aussi bien de la guitare que du Zarb, créant des traits d’union musicaux propices à la réflexion. La technique est aussi mise à l’épreuve et Aby Mathieu a une tache assez rude avec les lumières, car le spectacle se déroule dans une pénombre propice mais périlleuse à gérer tant nous évoluons sur le fil du rasoir. La mise en scène de Pierre Guillois est tout aussi digne de louanges ; elle sait se mettre au diapason par son dépouillement et sa sensible poésie.

Nul n’est prophète en son pays : c’est devant un théâtre un peu trop clairsemé qu’Annie Ebrel a tourné pour nous les pages de son journal musical intime. Le titre elle le doit à une autre de ses grands-mères qui lui racontait que les chansons deviennent des soupirs quand on les oublie. Quelle jolie vision des choses ! Alors qu’elle termine l’une de ses chansons, elle se retire peu à peu de la scène et, soudain, retentit la voix enregistrée de l’une de ses grands-mères  alors que tout un public reste figé dans un instant d’émotion et de respect.

Si un mot devait résumer la prestation d’Annie Ebrel c’est vraiment celui d’authenticité. Le même souci de transmettre des traditions comme les sœurs Goadec et leurs fameuses interprétations du traditionnel kan ha diskan, Yann-Fanch Quemener, Dan ar Brazh, Denez Prigent et tous ceux qui portent haut la flamme de la Bretagne et préservent sa vitalité.

Je sais d’où je viens, je n’ai pas peur de ce qui est différent, de ce qui est étranger, parce que je sais que je ne me perdrai jamais. (Annie Ebrel)

Création Annie Ebrel Le chant des Soupirs duo avec Kevin Seddiki. 
Mis en scène par Pierre Guillois

Prochains rendez-vous : 18 avril 2015  à La Passerelle à St Brieuc
, 6 juin 2015 au Théâtre des Abbesses à Paris.

 


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